6 micro-gestes pour élever des enfants libres dans leur corps
Les enfants jouent.
C’est leur façon de découvrir leur corps, leur environnement, les personnes qui les entourent. Les normes de leur culture. Les règles implicites du monde dans lequel ils grandissent.
Et nous — adultes, parents, professionnels — nous répondons à leurs jeux. En fonction de notre éducation. De notre genre. De notre âge. De nos croyances, conscientes ou pas.
C’est une bonne chose, globalement. C’est comme ça que l’enfant intègre les codes sociaux de sa famille, de sa culture. C’est comme ça qu’il apprend à vivre avec les autres.
Mais.
Ça va aussi avoir un impact fort sur sa façon de percevoir son corps. Son genre. Ce à quoi il peut aspirer. Ce qu’il a le droit de ressentir. La place qu’il a le droit d’occuper.
Et ça, on en parle moins.
Ces questions, je les vis au quotidien. En tant que psychomotricienne, dans ma pratique. En tant que mère, avec mes enfants. Et c’est de là que sont nés ces 6 micro-gestes — des gestes simples, concrets, qu’on peut poser dès le début.

Pour tous les enfants
1. Nommer le corps avec justesse — dès le début
Vulve. Pénis. Fesses.
Les mots exacts. Dès le premier change. Dès le premier bain. Dès que tu poses tes mains sur son corps pour prendre soin de lui.
On a longtemps utilisé des diminutifs. Des surnoms. Des métaphores douces. Souvent avec de très bonnes intentions — la pudeur, la tendresse, l’habitude familiale.
Mais nommer correctement le corps de son enfant, c’est lui donner quelque chose d’essentiel.
C’est lui dire : ton corps a un nom. Il t’appartient. Tu peux en parler. Tu peux dire si quelque chose ne va pas, si quelqu’un touche ce qu’il ne devrait pas toucher, si tu ressens quelque chose dans ton ventre, dans ta vulve, dans ton pénis.
La connaissance du corps, c’est du pouvoir. Et c’est aussi de la protection.
Un enfant qui connaît le nom de ses parties intimes peut nommer ce qui lui arrive. Peut être entendu. Peut être cru.
Ça commence dans les soins du quotidien. Dans les gestes simples. Dans les mots qu’on choisit.
2. Demander le consentement — même dans le jeu, même dans le rire
Il y a quelques semaines, j’ai partagé un reel qui a beaucoup résonné.
Un moment de jeu avec ma fille. Des chatouilles. Du rire. Et moi qui lui redemande, régulièrement, au milieu du jeu :
« Tu veux encore ? Ou on arrête ? »
Beaucoup de gens m’ont dit : « Mais elle a 18 mois, elle comprend vraiment ? »
À 18 mois, ma fille comprend très bien cette question. Mais même avant — même quand les mots ne sont pas encore là — le geste, lui, est déjà reçu.
Le fait qu’on s’arrête. Qu’on attend. Qu’on observe sa réponse avant de continuer. Qu’elle a un pouvoir sur ce qui se passe dans son corps.
Le consentement ne s’explique pas dans un grand discours quand l’enfant a 12 ans. Il se vit. Dans les petits moments. Depuis le début.
Parce qu’un enfant à qui on a toujours demandé — dans le jeu, dans les soins, dans les câlins — grandit avec l’idée que son corps lui appartient. Que son « non » compte. Que son « stop » sera entendu.
Et ça ne fonctionne pas dans un seul sens. L’adulte aussi dit non. L’adulte aussi s’arrête, pose une limite, montre que son propre corps a des frontières. C’est comme ça que l’enfant apprend, concrètement, que le corps de l’autre se respecte. Pas dans un discours. Dans le jeu, maintenant.
C’est là que tout commence.
3. Habiller pour bouger — pas pour paraître
Je sais que ce point peut sembler anodin.
Ce n’est pas anodin.
Un enfant qui rampe, qui grimpe, qui tombe, qui se salit — c’est un enfant qui se construit. C’est un enfant qui explore les limites de son corps, qui teste l’espace, qui développe sa motricité, sa confiance, son rapport au risque.
Et les vêtements ont un impact direct là-dessus.
Une robe sans short en-dessous à la place de jeux, ça veut dire rester sagement assise sur le banc parce qu’on ne peut pas grimper sans la brûlure du toboggan sur les cuisses nues, sans l’inconfort d’une jupe qui remonte à chaque mouvement. Des chaussures jolies mais rigides, ça veut dire moins d’équilibre, moins de liberté, moins d’exploration. Un habit « à ne pas salir », ça veut dire entendre « fais attention » au lieu de « vas-y ».
Ce sont des messages. Pas forcément conscients. Mais des messages quand même.
Sur ce que son corps peut faire. Sur l’espace qu’il a le droit d’occuper. Sur ce qui compte plus — le mouvement ou l’apparence.
Concrètement : Un short sous la robe pour grimper sans y penser. Des habits qu’on peut salir tous les jours. Des chaussures qui tiennent le pied et permettent de courir vraiment.
Des petits choix. Un grand message.
4. Laisser l’enfant mener le jeu — et questionner quand il reproduit des stéréotypes
Observer avant d’intervenir. Suivre son initiative plutôt que de diriger. Laisser le jeu partir là où il part.
C’est quelque chose qu’on travaille beaucoup en psychomotricité. La posture de l’adulte dans le jeu de l’enfant. Savoir se mettre en retrait. Savoir attendre. Savoir faire confiance à ce que l’enfant explore.
Mais.
Ne pas laisser passer sans rien dire quand le jeu reproduit quelque chose qui mérite d’être questionné.
Un rôle genré très figé. Une remarque excluante. Une idée toute faite sur ce que font les filles, sur ce que font les garçons, sur qui a le droit de jouer à quoi.
Pas une leçon magistrale. Pas une correction. Pas une honte.
Une question. Posée avec une vraie curiosité.
« Pourquoi tu dis que c’est pour les filles ? » « Est-ce que les garçons peuvent aussi faire ça ? » « Qu’est-ce qui se passerait si on jouait autrement ? »
L’enfant ne reproduit pas ces idées par malveillance. Il reproduit ce qu’il a vu, entendu, absorbé. À la crèche, à la télé, dans les livres, dans les familles.
Notre rôle n’est pas de le corriger. C’est de lui ouvrir une porte.
Un enfant qui apprend à questionner ses propres idées, c’est un enfant qui grandit.
Et selon le genre…
Parce que si le socle est le même pour tous, les besoins sont différents. Les messages que la société envoie aux filles et aux garçons ne sont pas les mêmes. Alors les micro-gestes ne sont pas tout à fait les mêmes non plus.
5. Avec une fille — l’encourager à prendre sa place
Dans mon métier, je vois à quel point le corps des filles est rapidement limité.
Moins encouragées à grimper. Moins encouragées à prendre des risques. Moins encouragées à s’affirmer, à dire non, à occuper l’espace avec leur corps et leur voix.
Dès très tôt, parfois sans qu’on s’en rende compte, on leur apprend à se faire petites. Douces. Sages. À ne pas trop déranger.
Alors avec ma fille, je fais des choix conscients.
Je l’encourage à grimper plus haut, à tester, à tomber parfois, à se relever. Je l’aide à prendre sa place dans l’espace — à la place de jeux, dans les interactions, dans son corps. Je soutiens son expression. Bouger, dire non, s’affirmer, prendre des initiatives. Je l’encourage à ne pas se mettre en retrait par défaut. À ne pas attendre la permission pour exister.
Plus elle expérimente ça tôt, moins elle aura besoin de lutter pour le faire plus tard.
6. Avec un garçon — l’encourager à ressentir et à s’ajuster
Dans mon métier, je vois aussi à quel point le corps des garçons est rapidement orienté.
Plus encouragés à aller vite, à prendre de la place, à être forts. Beaucoup moins encouragés à s’ajuster, à ressentir, à s’intéresser au vécu de l’autre.
Alors avec mon fils, je fais des choix conscients aussi.
Je lui laisse une vraie liberté d’expression. Couleurs, vêtements, apparence — il peut choisir, explorer, aimer le rose ou les paillettes ou les cheveux longs s’il en a envie. Son corps ne doit pas être limité par des codes.
Je soutiens sa sensibilité. Accueillir ses émotions, l’aider à les exprimer, valoriser la douceur et l’empathie. Parce que ressentir n’est pas une faiblesse.
Je travaille sa place dans l’espace — prendre de la place, oui, mais en tenant compte des autres. Partager, attendre, observer.
Je l’accompagne à prendre soin de lui. De son corps, de ses besoins. Sans honte, sans restriction liée au fait d’être un garçon.
Élever un garçon autrement, c’est lui montrer que la puissance passe aussi par la douceur.
Le féminisme commence dans le corps.
Dans la liberté de bouger, d’oser, de ressentir — sans se restreindre. Dans les mots qu’on choisit pour nommer le corps de son enfant. Dans la question qu’on pose au milieu des chatouilles. Dans le short sous la robe. Dans la curiosité qu’on oppose aux stéréotypes.
Ça commence bien avant les grands discours. Et ça commence maintenant.
Tabata